premieres dernieres fois

Adrien : Premières et dernières fois

Adrien a connu 5 comas liés à l'alcool. Aujourd'hui sobre, il a créé TROP C'EST TROP pour aider les autres. Son interview, sans filtre.

Adrien : Premières et dernières fois

Ceci est le premier entretien d'une série de témoignages. Des femmes et des hommes passés par là racontent leurs premières fois, leurs dernières fois, et tout le chemin entre les deux. Vous avez, vous aussi, une histoire à partager ? Contactez-moi , je serai heureux de vous écouter.

Premier souvenir lié à l'alcool ?

Je devais avoir 15 ou 16 ans. Avec des amis, on s'était acheté des Boomerang et des Smirnoff Ice. À ce moment-là, c'était surtout associé à la fête, au groupe, à quelque chose de banal dans l'adolescence. Je ne pouvais évidemment pas imaginer la place que l'alcool prendrait plus tard dans ma vie.

Première fois que tu as bu de l'alcool ?

Je ne m'en souviens pas précisément. Sans doute parce qu'au départ, comme pour beaucoup, cela s'est installé de manière assez ordinaire, presque anodine.

Première fois que tu as bu seul ?

Je n'ai pas de souvenir très précis non plus. Mais je pense qu'à partir du moment où l'on commence à boire seul, il se passe déjà quelque chose de différent : l'alcool n'est plus seulement lié aux autres ou à la fête, il commence à devenir un refuge.

Première fois que tu as bu pour calmer quelque chose en toi ?

Après ma rupture avec Deborah, mon ex-compagne. Là, l'alcool a clairement changé de fonction. Il ne servait plus à faire la fête, mais à anesthésier une douleur, à faire taire ce que je ne savais pas gérer autrement.

Premier mensonge que tu as dit autour de ta consommation ?

Je disais que je n'avais pas bu, alors que je buvais seul dans ma chambre. Avec le recul, je vois que le mensonge faisait déjà partie de la maladie : pas forcément pour tromper les autres, mais aussi parce que je n'étais pas encore capable de regarder la réalité en face.

Première consommation le matin ?

Vers 27 ans. C'est un cap très marquant, même si, sur le moment, on trouve toujours une façon de minimiser ou de justifier.

Première fois qu'un proche a exprimé une inquiétude ?

Au début de ma maladie, quand j'ai commencé à être suivi au CSAPA. Mes proches ont assez vite compris que quelque chose n'allait pas, parfois même avant moi.

Première fois que tu as essayé d'arrêter ?

Il y a environ dix ans, lors d'un premier séjour d'une semaine à Théaré, à Blois. À l'époque, je pensais sans doute encore qu'il suffisait de faire une pause pour que tout rentre dans l'ordre.

La première fois que tu as rechuté après un arrêt, qu'as-tu ressenti ?

Après ce premier centre, j'ai rechuté. Je crois que j'ai surtout ressenti de la honte, de la déception, et cette impression terrible de ne pas réussir là où les autres semblaient y arriver. Je ne comprenais pas encore que la rechute pouvait faire partie du parcours et qu'elle ne voulait pas dire que tout était perdu.

Quel est le souvenir le plus douloureux directement lié à ta consommation ?

Les urgences à Blois. Ces moments où l'on se retrouve à l'hôpital, vidé, entouré de peur chez ses proches, sont des souvenirs qui restent profondément ancrés.

Quelle est la situation la plus dangereuse dans laquelle l'alcool t'a mis ?

J'ai fait cinq comas liés à l'alcool. Avec le recul, je mesure à quel point j'ai pu passer près du pire.

Y a-t-il une relation que tu as perdue à cause de l'alcool ?

Oui et non. Je ne dirais pas que l'alcool explique tout à lui seul, mais il n'a évidemment rien arrangé. Quand on est mal, enfermé dans sa dépendance, on n'est plus vraiment disponible pour l'autre, ni même pour soi.

Quel est le moment où tu t'es senti le plus seul dans ta dépendance ?

Paradoxalement, parfois en centre. On peut être entouré de professionnels et d'autres patients, et pourtant se sentir extrêmement seul face à ce qui se passe à l'intérieur de soi.

Y a-t-il un moment où tu as failli tout perdre ?

Je n'ai jamais tout perdu, parce que mes proches sont toujours restés là, et c'est une chance immense. Mais j'ai perdu des emplois, des années, de la confiance, et une partie de moi-même pendant longtemps.

Quel est le mensonge dont tu as le plus de mal à te souvenir sans culpabilité ?

J'ai longtemps vécu dans le déni. Je ne sais pas s'il y a un mensonge plus difficile qu'un autre, parce que le plus grand mensonge était peut-être celui que je me racontais à moi-même : croire que je contrôlais encore quelque chose.

Quelle image de toi-même te revenait dans les moments de lucidité ?

Je me voyais gros, bouffi, abîmé. Mais, au fond, je n'avais même plus une pleine conscience de ce qui se passait. L'alcool me servait justement à ne plus voir la réalité, à ne plus sentir ce que j'étais devenu.

Y a-t-il eu un déclic, un événement précis, avant ta décision d'arrêter ?

Oui. Le docteur Akhrif m'a expliqué un jour que l'alcoolisme était une maladie, pas un vice, pas une faiblesse morale. Cela peut sembler simple, mais pour moi cela a tout changé. J'ai commencé à avoir moins honte, donc à pouvoir vraiment me soigner.

Quel a été le moment le plus difficile du sevrage ou de l'arrêt ?

Chaque sortie de cure. En centre, on est protégé, entouré, contenu. Le plus dur commence souvent quand on rentre chez soi et qu'il faut réapprendre à vivre dans le même monde, mais sans alcool.

Qu'est-ce qui t'a le plus surpris dans la sobriété ?

La liberté. Le bonheur aussi, la sensation de renaissance, le fait de retrouver une conscience de soi, des autres, de la vie. Quand on est dedans, on croit que l'alcool aide à vivre ; en réalité, il finit par nous couper de tout.

As-tu eu des alliés inattendus dans ce chemin vers l'arrêt ?

Oui. Des personnes que je ne connaissais pas du tout et qui ont adhéré à mon projet, à mon application, à ce que je voulais construire avec TROP C'EST TROP. Leur confiance m'a beaucoup touché. Elle m'a aussi montré que mon histoire pouvait servir à d'autres.

Comment as-tu géré les situations sociales où l'alcool était omniprésent ?

Au début, c'était très difficile. J'ai eu besoin d'un traitement médical, mais aussi d'éviter certaines situations, de me protéger, d'apprendre à dire non sans me justifier. Avec le temps, cela devient plus naturel, mais je pense qu'il faut accepter de ne pas tout affronter trop vite.

Comment as-tu réappris à gérer les émotions sans alcool ?

Progressivement. En reprenant ma vie en main, en me donnant des projets, en retrouvant du sens, de la confiance, et en apprenant tout simplement à vivre sans chercher à fuir chaque émotion. Cela ne se fait pas en un jour. Il faut presque réapprendre à être soi.

As-tu eu recours à un accompagnement médical ou thérapeutique ? Qu'en as-tu pensé ?

Oui : cures, psychiatre, psychologues, groupes de parole, traitements médicaux, hypnose… Tout n'a pas été utile de la même manière, et tout n'a pas été bon non plus. Mais je crois profondément qu'il faut se faire accompagner et ne pas rester seul. Aujourd'hui, c'est aussi pour cela que j'ai créé TROP C'EST TROP : une application gratuite, un site, un groupe Facebook, et des groupes de parole mensuels, pour offrir un premier point d'appui à celles et ceux qui ne savent pas toujours vers qui se tourner.

Est-ce que tu te souviens de ta toute dernière fois où tu as bu ? Dans quel contexte ?

Oui. C'était chez mes grands-parents.

Ta dernière rechute, est-ce que tu savais sur le moment que c'était la dernière ?

Non. Je pense qu'on ne sait jamais vraiment qu'une rechute sera la dernière. On le découvre après, quand le temps passe et que l'on tient.

Quel est le dernier mensonge que tu t'es raconté avant d'accepter d'arrêter ?

Que j'allais aller chez mes grands-parents sans boire.

La dernière fois que tu as eu une forte envie de boire, qu'est-ce que tu as fait ?

Je me suis allongé, j'ai respiré, et j'ai caressé mon chien. Cela peut paraître simple, mais parfois il ne s'agit pas de "vaincre" l'envie, seulement de la laisser passer sans lui obéir.

Comment définirais-tu ta sobriété aujourd'hui, en un ou deux mots ?

Une renaissance.

Qu'est-ce que tu as retrouvé en toi que tu croyais avoir perdu pour toujours ?

La confiance en moi et la joie de vivre.

Y a-t-il des choses que la dépendance t'a malgré tout apprises sur toi-même ?

Oui. Que l'on peut tomber très bas et malgré tout se relever. Que la fragilité n'empêche pas la force. Et qu'il n'y a pas de honte à demander de l'aide.

Comment ton entourage a-t-il évolué depuis ton arrêt ?

Ils sont heureux, soulagés aussi je pense. Et moi, je peux enfin redevenir pleinement présent dans leur vie.

Est-ce que tu parles ouvertement de ton parcours dans ta vie quotidienne ?

Oui. Aujourd'hui, je n'en ai plus honte. J'en parle parce que je sais que cela peut aider d'autres personnes à se sentir moins seules, et peut-être à demander de l'aide plus tôt.

Si tu pouvais parler à la personne que tu étais au plus fort de ta consommation, que lui dirais-tu ?

Je lui dirais : parle. N'aie pas honte d'être malade. Tu n'es pas foutu, tu n'es pas faible, et tu n'es pas seul.

Y a-t-il quelque chose que les gens ne comprennent pas sur la dépendance à l'alcool ?

Oui. Beaucoup voient encore l'alcool comme quelque chose de banal, parce qu'il est légal, culturellement accepté, présent partout. Mais l'alcool est une drogue, et il peut rendre gravement malade. On ne choisit pas de devenir dépendant, et on ne s'en sort pas simplement avec de la volonté.

Qu'est-ce que la sobriété t'a permis de vivre que tu n'aurais jamais imaginé ?

Des projets comme celui que je mène aujourd'hui avec TROP C'EST TROP : créer une application, une association, organiser des groupes de parole, rencontrer des personnes qui se reconnaissent dans mon histoire et sentir que ce que j'ai traversé peut désormais avoir une utilité.

Quelle est la prochaine "première fois" que tu attends dans ta vie sobre ?

Trouver la bonne personne, construire une relation saine, et j'espère un jour devenir père.

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