Je deviens patient expert : transformer ma douleur en force pour aider les autres
J’ai été admis à la formation de patient expert. Après l’alcool et la descente aux enfers, je choisis d’accompagner d’autres sur leur chemin. Une nouvelle vie commence, faite de transmission, d’écoute et d’espoir.
Il y a quelques années, je n’aurais jamais imaginé écrire ça.
Franchement, non. À l’époque, je comptais les heures avant la prochaine. J’étais dans un tunnel sans fenêtre, sans sortie, sans mots. Surtout sans mots.
Je cherchais pas un médecin. Je cherchais pas un sauveur. Je voulais juste qu’on me comprenne. Qu’on parle mon langage.
Mais autour, y’avait personne qui parlait cette langue-là.
Je me souviens très bien. Y’avait de la honte, bien sûr. Mais y’avait surtout une espèce de fatigue. Pas une fatigue de corps, une fatigue de dedans.
Et puis un jour, y’a eu Dorine. Dix minutes. Juste dix putains de minutes. Et un truc s’est passé. Pas magique. Pas hollywoodien. Mais ça a bougé.
Dorine, elle m’a vu. Pour de vrai. Et elle m’a dit un truc qui sonnait juste. Qui a tapé bon endroit.
Depuis ce jour-là, j’ai gardé cette phrase dans un coin de la tête : si un jour je peux faire ça pour quelqu’un…
C’est resté là. En sourdine.
Et puis un jour, mon infirmière me sort ça comme si de rien n’était :
« Vous savez, vous parlez comme un patient expert. »
Je l’ai regardée, un peu con. C’est quoi encore ce truc ?
Elle m’a expliqué. Un ancien patient formé pour aider d’autres, à côté des soignants. Un trait d’union. Un miroir. Un guide.
Moi j’ai fait “ah ouais, ok”, puis j’ai repoussé. Pas le moment. Pas prêt. Pas sûr.
Et puis j’ai remis ça au lendemain. Et au surlendemain. Tu connais.
Jusqu’au jour où je me suis inscrit.
Pas sûr d’y croire. Pas sûr d’être légitime.
Mais j’y suis allé.
Et là, y’a quelques jours, j’ai eu mon entretien avec au bout: admission confirmée.
J’ai souri. J’ai soufflé.
Et j’ai pensé direct : bon, maintenant faut bosser.
Je vais pas te mentir. J’ai pas crié de joie. J’ai pas dansé dans mon salon.
J’étais content, oui. Fier, un peu.
Mais surtout, j’ai senti le poids. La responsabilité. Et l’excitation, aussi. Ce frisson de se dire ok, maintenant c’est réel.
Un patient expert, c’est pas un psy. C’est pas un soignant. C’est pas non plus ton pote de galère.
C’est un mec ou une nana qui est passé par là. Qui connaît le goût amer. Qui sait ce que c’est de se réveiller la boule au ventre, ou de mentir à tout le monde en souriant.
Et qui, un jour, a trouvé une issue. Pas parfaite. Mais vivable.
C’est ça que je veux être.
Pas un modèle. Pas un gourou.
Juste une voix qui dit : je te comprends. Je suis passé par là. Et tu peux t’en sortir.
Mais en vrai. Pas en théorie. Pas dans un manuel. Dans la chair.
Ma formation, elle va durer un an. 170 heures de cours en ligne, deux stages de 35 heures.
On va parler d’addiction, de pédagogie, de psychologie.
Y’a plein de trucs que j’ai hâte de découvrir.
Et d’autres qui me font flipper. Les stages, par exemple.
Je sais pas où je vais tomber. Ni si je saurai trouver ma place.
Mais j’y vais.
Parce que j’ai plus envie de reculer.
Tu sais, ce que j’ai compris avec le temps, c’est que le produit… c’est rarement le vrai problème.
Le produit, c’est que le produit est un pansement. La béquille. Le cri muet.
Le vrai truc, il est en dessous. Dans l’origine.
Dans ce qu’on n’ose pas dire, dans ce qu’on n’imagine même pas nous concernant.
Moi, j’aimerais aider à creuser là.
À remettre de la lumière dans les zones d’ombre.
À dire : c’est pas ta faute. Mais maintenant, t’as un choix.
Je rêve pas. Je me prends pas pour un héros. Je sais que je vais voir des gens qui n’arriveront pas à s’en sortir.
J’ai pas de projet énorme à vendre.
J’ai juste cette envie : être là. Être utile.
Et peut-être, un jour, être ce gars qu’on oublie jamais.
Pas parce qu’il était génial.
Mais parce qu’il t’a aidé à retrouver ton chemin.
Depuis que j’ai eu cette réponse, je regarde les soignants autrement.
Avant, j’étais méfiant. Fermé.
Aujourd’hui, je me dis que je peux être un lien. Un adoucisseur. Un traducteur.
Et je me surprends à me dire : je suis capable.
C’est con, mais c’est grand.
Je l’ai pas encore dit à mes proches.
Pas parce que j’ai honte.
Mais parce que j’ai besoin de le vivre pour de vrai, d’abord.
De laisser grandir ce truc en moi.
C’est mon moment. Ma fierté silencieuse.
Et puis un jour, peut-être, je leur dirai.
Mais toi, je voulais te le dire.
Parce que t’es peut-être là où j’étais.
Parce que tu cherches peut-être une voix, un regard, un geste.
Alors voilà. Je fais une promesse.
À moi.
À toi.
À celui ou celle que je croiserai un jour.
Un jour, quelqu’un m’a parlé. Dix minutes. Ça a changé ma vie.
Si je peux, ne serait-ce qu’une fois, être cette voix-là…
alors tout ça aura un sens.