Moins d'un milliard de secondes a vivre
Un compteur qui descend en temps reel, l'age ou j'ai change de chemin, et ce que je veux faire des secondes qu'il me reste.

Avant de commencer. Non, je ne vais pas mourir le 2 novembre 2057. Personne ne connait sa date, surtout pas moi. C'est un exercice de pensee, pas une prophetie. J'ai pris une esperance de vie, j'ai pose un chiffre, et je regarde ce qu'il me fait. Si ton compteur a toi est plus court que le mien, ce texte n'est pas la pour te narguer. Il est la pour exactement la meme raison pour toi que pour moi.
Un soir, j'ai installe une application qui s'appelle Countdown Star.
Tu lui donnes une date, et elle compte. C'est tout ce qu'elle fait. J'ai entre mon age, puis un chiffre pour la fin, 84 ans, l'esperance de vie que l'INSEE me promet pour le moment ou j'y serai. Une cible qui recule un peu a chaque fois que je m'en approche, juste assez pour me laisser esperer, jamais assez pour que je la rattrape. J'ai choisi d'afficher le decompte en secondes plutot qu'en annees. Je ne sais meme plus pourquoi. Peut-etre parce que les annees, on les arrondit, on les etale, on se ment avec. Les secondes, non. Les secondes sont honnetes.
Le compteur s'est lance.
Moins d'un milliard. Et ca descendait deja.
Je suis reste longtemps devant cet ecran. Trop longtemps pour que ce soit anodin.
Le compteur tourne pendant que tu lis
Voila ce qui m'a vraiment saisi, ce soir-la. Ce n'est pas le chiffre. C'est qu'il bouge.
Une calculatrice t'aurait donne un nombre fige, pose la, mort. Tu l'aurais regarde une fois et oublie. Countdown Star, non. Le dernier chiffre tourne sans arret, il defile trop vite pour qu'on le lise, et les autres descendent derriere, plus lentement, inexorablement. Depuis, l'appli est restee sur mon telephone. Parfois je l'ouvre, juste pour regarder. Et a chaque fois c'est la meme chose qui me prend au ventre : pendant que je dormais, il a continue. Pendant que je faisais la queue, il a continue. Il ne s'arrete jamais pour me prevenir, jamais pour me laisser souffler, jamais pour attendre que je sois pret.
Pendant que tu lis cette phrase, le mien en a perdu quelques-unes. Le temps de comprendre celle-ci, encore. Tu ne le sens pas, c'est ca le piege. Aucune secousse, aucun bruit.
Un milliard, ca parait enorme. C'est fait pour. Le chiffre est tellement gros qu'on a l'impression d'etre riche. Mais une seconde, c'est court. Et il en tombe une chaque seconde. Tu peux faire le calcul du temps que ca represente, ou tu peux juste regarder le compteur descendre et comprendre, dans ton ventre, qu'il ne remontera pas.
Les 49 premieres
Je vais etre franc sur la premiere partie. Je m'y suis trompe de chemin.
Quarante-neuf ans a faire passer le temps au lieu de le vivre. Ce n'est pas une formule, c'est tres exactement ce que je faisais. Je remplissais les heures pour qu'elles passent plus vite, et quand elles passaient plus vite, j'etais content, comme si gagner du temps voulait dire en perdre le plus possible.
L'alcool, c'etait ca. Pas une fete, pas un plaisir, pas une faiblesse. Une anesthesie. Le temps continuait de passer, exactement a la meme vitesse, mais moi je n'etais plus dedans. Un sommeil eveille. Mon corps occupait les heures pendant que je dormais derriere mes yeux ouverts, et au matin il ne restait rien, pas meme un souvenir net de ce que j'avais traverse sans le traverser. Des annees entieres vecues comme ca, a cote de moi-meme. Present a l'appel, absent partout ailleurs.
C'est la seule fois ou j'en parle dans ce texte. Une fois suffit. Parce que le reste de ce que j'ai a dire n'appartient plus a cette histoire-la.
Un soir, j'ai voulu chiffrer ca aussi. Pas ce qu'il me reste, mais ce que j'ai laisse derriere. J'ai compte a partir de mes 7 ans, l'age ou on commence a se souvenir vraiment, ou le temps devient quelque chose dont on pourrait etre conscient. Avant, on ne perd pas son temps, on est juste un enfant. De 7 a 49 ans, donc. Quarante-deux annees.
Un milliard trois cents millions de secondes.
Lis bien le chiffre. Il est plus gros que celui qu'il me reste. J'ai deja depense, en grande partie sans le vivre, plus de temps que je n'en ai encore devant moi. La perte est derriere, plus lourde que le solde. Et ca, c'est le genre de calcul qui devrait ecraser un homme.
Sauf qu'il ne m'a pas ecrase. Il m'a fait l'effet inverse.
La version 2
J'ai arrete de boire a 49 ans.
Le compteur, lui, n'a pas change de vitesse. Il tournait a la meme allure avant, pendant, apres. Une seconde reste une seconde, sobre ou pas. Ce qui a change, ce n'est pas le temps. C'est le type qui le regarde.
Trois ans plus tard, a 52 ans, je suis passe sous le milliard. Pour de vrai, cette fois, pas dans une appli qu'on regarde un soir de curiosite. Le chiffre rond est tombe quelques jours apres mon anniversaire, sans ceremonie. Et au lieu de me faire peur, il m'a fait quelque chose de plus etrange. Une sorte de calme.
Parce que c'est seulement maintenant que je compte. Avant, je n'aurais pas pu. On ne compte pas un tresor qu'on est en train de jeter par la fenetre. On compte ce qu'on a decide de garder. Je me dis souvent que je suis une version 2 de moi-meme. Le meme homme, exactement le meme, juste reveille. Et un homme reveille, ca regarde l'heure autrement.
Precieux ne veut pas dire plein
Je me mefie du mot precieux. On l'a tellement use qu'il ne veut plus rien dire. On nous repete de profiter de chaque instant, de ne rien laisser passer, de vivre a fond, et ca finit par ressembler a une nouvelle facon de se mettre la pression. Remplir chaque seconde, ce serait ca, ne pas la gacher ?
Non. J'ai deja donne, dans le remplissage. Je sais ou ca mene.
Le temps precieux, pour moi, ca ne veut pas dire un temps bourre jusqu'au bord. Ca veut dire un temps choisi. La difference entre gacher et ne pas gacher, ce n'est pas la quantite de choses que tu fais. C'est que tu sois la pendant que ca arrive.
Avant, je pouvais passer une soiree entiere sur Dofus, ou a faire defiler des reseaux sociaux qui defilaient en realite a ma place, et au bout je n'avais rien vecu du tout. Des heures consommees sans moi dedans, encore. Aujourd'hui, je peux mettre un album, m'asseoir, et l'ecouter vraiment, juste ca, sans rien faire d'autre. Et ce n'est pas une seconde perdue. C'est meme le contraire. C'est une des rares choses qui me donne le sentiment d'avoir ete present a ma propre vie pendant qu'elle se passait.
Le contraire de gacher, ce n'est pas faire plus. C'est etre present. C'est exactement la seule chose que je ne savais pas faire avant, et la seule que j'avais besoin d'apprendre.
Laisser quelque chose
Il y a une derniere idee qui ne me lache pas, depuis ce soir ou j'ai lance le compteur.
Si mon compteur descend, et qu'il descend, alors je voudrais qu'il en reste quelque chose apres. Pas un monument, pas une trace en lettres dorees. Quelque chose de plus discret. Que ces secondes-la, une fois depensees, aient compte pour quelqu'un d'autre que moi.
Je ne saurais meme pas dire precisement pour qui. Et je crois que c'est tres bien comme ca. Peut-etre quelqu'un que j'aime et qui le saura. Peut-etre quelqu'un que je ne connaitrai jamais, qui tombera un jour sur une phrase que j'aurai laissee et qui en fera quelque chose. Peut-etre les deux. Ce que je sais, c'est qu'un temps qui ne sert qu'a soi finit par ressembler a celui que je jetais par la fenetre. Ca tourne en rond, ca se vide pareil.
Compter pour quelqu'un, c'est la seule facon que j'aie trouvee de faire durer mes secondes plus longtemps qu'elles.
Alors le compteur continue. Il continue maintenant, la, pendant que tu finis de lire. Moins d'un milliard, et ca descend, et ca ne remontera pas.
Mais ce n'est plus une menace. C'est une raison.
Il me reste moins d'un milliard de secondes. Je compte enfin. Et je compte pour quelqu'un.
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